dépêche

 - 

Coronavirus: les explications du conseil scientifique sur la décision de mettre la France en confinement

PARIS, 17 mars 2020 (APMnews) - Quatre membres du conseil scientifique récemment installé pour épauler le gouvernement dans sa gestion de la crise du coronavirus ont expliqué les éléments qui avaient guidé leurs décisions et avis, mardi, lors d'une conférence presse téléphonique.
Ce conseil scientifique a été installé mercredi 11 mars auprès du ministre des solidarités et de la santé, Oliver Véran, dans l'objectif d'"éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au coronavirus" Sars-CoV-2, rappelle-t-on (cf dépêche du 11/03/2020 à 14:56).
Il remplit une "mission de conseil, parfois formalisé sous la forme d'un avis, mais aussi tout simplement dans l'échange au quotidien et la discussion pour aider le gouvernement à se forger une conviction sur des sujets particulièrement difficiles, et à guider les décisions", a expliqué le ministre mardi au téléphone, insistant sur le fait que si les décisions étaient "éclairées par les avis scientifiques", elles restaient toutefois "politiques".
Il a rapporté que "plusieurs sujets de préoccupation" avaient déjà été instruits, comme la simulation du scenario de propagation du virus en France et les impacts associés en matière de morbimortalité, les stratégies d'endiguement de l'épidémie -en particulier l'efficacité des mesures collectives de confinement-, ainsi que les stratégies de dépistage, de diagnostic, de contact tracing et de prise en charge. A chaque fois, il y a eu une comparaison avec les situations à l'international, a-t-il signalé.
Trois avis du conseil scientifique ont ainsi été mis en ligne lundi soir. Ils sont datés du 12 mars, du 14 mars et du 16 mars.
Le président du conseil scientifique, le Pr Jean-François Delfraissy, a souligné que trois éléments avaient guidé le conseil dans ses décisions: le fait que cette crise sanitaire soit "très évolutive", que "le temps de doublement [du nombre de cas] soit en train de s'accélérer", passant "de 4-5 jours, à maintenant 2,8 jours sur le territoire national", et surtout le "problème des formes graves" de la maladie, qu'il considère comme étant "l'indice actuel le plus important [...] car il témoigne de ce qu'il se passe dans la vie en vrai".
Jean-François Delfraissy a rapporté que ces formes graves représentaient, selon les estimations, 8% à 10% des cas, qu'elles touchaient "préférentiellement les personnes âgées avec une multipathologie ou avec un handicap" et que le taux de mortalité associé était "beaucoup plus important que le taux de mortalité global", qui est, lui, autour de 1%.
Il a rappelé que l'idée générale des premières recommandations était de préconiser des mesures pour "écrêter l'arrivée de épidémie" et ainsi "écrêter l'arrivée, en un seul bloc, des formes graves, pour éviter qu'il y ait une saturation de notre système de santé et en particulier des lits de réanimation".
Alors que la direction générale de la santé (DGS) a rapporté mardi 10 mars que les capacités en France étaient de 5.000 lits de réanimation et 7.364 lits d’unités de soins intensifs (cf dépêche du 10/03/2020 à 22:25), Olivier Véran a pointé mardi matin qu'après les mesures prises pour interrompre les interventions programmées, l'on disposait sur le territoire "de plus 2.000 places de réanimation ouvertes, avec des lits qui attendent les malades" atteints de formes sévères du Covid-19 (cf dépêche du 17/03/2020 à 10:55).
Revenant sur les événements survenus depuis le 24 janvier, date à laquelle les premiers cas d'infection par le coronavirus Sars-CoV-2 ont été identifiés sur le territoire français, l'épidémiologiste et membre du conseil scientifique, Arnaud Fontanet, a souligné que c'était à partir du 7-8 mars qu'"on a réalisé [qu'il fallait] passer à la vitesse supérieure", alors qu'étaient admis en réanimation "les premiers sujets jeunes" et qu'au même moment, l'Italie avait "énormément de mal à gérer" la prise en charge de ses cas graves.
Le chef du service de maladies infectieuses de l'hôpital Bichat et membre du conseil scientifique, Yazdan Yazdanpanah, a, pour sa part, souligné que du point de vue du clinicien, il y avait vraiment eu un "basculement dans ce qu'on a ressenti à partir de la fin de la première semaine de mars", avec l'arrivée de cas graves en réanimation.

Surpoids et obésité chez les jeunes en réanimation

Il a ainsi constaté qu'en matière de gravité, le Covid-19 n'avait "rien à voir" avec la grippe, puisqu'il y avait "beaucoup plus de patients à intuber car ils avaient besoin d'une ventilation" et que la durée d'hospitalisation était plus importante, pouvant aller jusqu'à deux à trois semaines en réanimation.
Ces deux éléments pèsent sur le système de santé, a pointé le Pr Yazdanpanah, et c'est pourquoi l'objectif est "d'étaler la courbe épidémique pour que les personnes malades arrivent de manière plus progressive" et ainsi de "protéger le système de soins mais aussi les autres patients qui ne souffrent pas de Covid-19".
Revenant sur le fait que certaines formes graves de la maladie touchaient des personnes relativement jeunes (cf dépêche du 14/03/2020 à 21:40), l'infectiologue a tenu à préciser que les jeunes ne représentaient pas la majorité des personnes en réanimation, dans la mesure où "plus de la moitié des personnes [avaient] plus de 60 ans".
Il a en outre noté, sur la base des observations faites à Bichat, que la population de jeunes touchés par des formes graves était particulière car souffrant de surpoids et d'obésité (autour de 120-130 kg), et a pointé que cela était aussi associé à une durée de séjour en réanimation plus longue.
Par ailleurs, alors que des modèles mathématiques ont estimé que, dans le pire des scénarios, la France pourrait compter entre 300.000 et 500.000 morts du Covid-19 (cf dépêche du 15/03/2020 à 22:04), les chercheurs du conseil scientifique ont aussi tenu à rassurer, mardi, sur le fait que ces prédictions mathématiques étaient souvent "exagérées", notamment en début d'épidémie. Ces modèles sont, d'après eux, surtout utiles pour identifier les mesures qui peuvent avoir le meilleur impact sur l'évolution de l'épidémie.
Dans l'ensemble, les données sont très limitées à ce stade, a pointé Arnaud Fontanet. "On partage avec vous nos incertitudes; on a dû prendre des décisions incroyablement fortes, comme fermer des crèches jusqu'aux universités, avec finalement peu d’éléments", a-t-il reconnu. Car, si dans le cas des épidémies de grippe, le fait de fermer les écoles permet de "descendre de 20% à 40% le nombre de cas", on ne sait pas vraiment ce qu'il en est pour le coronavirus, bien que des études aient montré que certains enfants pouvaient avoir une charge virale très élevée.
Il a par ailleurs estimé que les effets des mesures de confinement sur l'allègement de la charge pesant sur les services de réanimation ne seraient observés que dans deux semaines.
L'aspect des comportements humains font également partie intégrante du travail du conseil scientifique. Dans ce cadre, l'anthropologue et membre du conseil scientifique Laëtitia Atlani-Duault (Fondation maison des sciences de l'homme, Paris) a notamment pointé que le décalage entre la décision de confinement annoncée jeudi par le chef de l'Etat (cf dépêche du 12/03/2020 à 22:14) et l'acceptation par la population était un phénomène "classique".
Jean-François Delfraissy a indiqué que le conseil scientifique avait aussi pour mission de penser aux prochaines étapes, ce qui inclut la durée du confinement, la façon d'en sortir et les risques associés.
sb/vl/APMnews

[SB8Q7CKO3]

A lire aussi