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Coronavirus: les capacités de réanimation seront rapidement saturées en France, selon une projection (avec infographie)

PARIS, 18 mars 2020 (APMnews) - Les capacités de réanimation en France seraient saturées avant la fin mars au moins dans la moitié des régions avec l'épidémie de Covid-19, dans un scénario intermédiaire d'expansion de la maladie, selon des projections réalisées par l'équipe de recherche REPERES à Rennes.
L'étude de l'unité intégrée de recherche et d’expertise réunissant des chercheurs du CHU de Rennes et de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP, campus de Rennes) a été mise en ligne lundi.
Clément Massonnaud et ses collègues ont listé les 138 hôpitaux identifiés comme centres de référence pour la prise en charge des cas de Covid-19 en France, dont 33 centres primaires et 98 secondaires en France métropolitaine. Les 7 centres de référence d'outre-mer n'ont pas été inclus dans l'analyse. Ils ont ensuite divisé la France en fonction des bassins de population desservis par ces centres.
Ils ont développé un modèle épidémiologique du type SEIR (Susceptible-Exposed-Infectious-Removed), où la population est répartie dans 4 états face à l'infection par le Sars-Cov2: susceptibles, latents (exposés), infectieux, guéris (remis). Le modèle formalise par des équations différentielles les transferts entre les différents compartiments, selon différents scénarios développés.
Ils ont réalisé des prévisions à 1 mois (jusqu'au 14 avril) pour 3 scénarios différents de taux de reproduction de base de l'infection (R0, basic reproduction number, nombre moyen de cas secondaires générés par une personne durant la période où elle est infectieuse, en l'absence de toute mesure de contrôle), fondés sur les données disponibles à ce jour provenant de différentes équipes et différentes régions du monde sur le Covid-19. Les R0 envisagés sont 1,5, 2,25 et 3.
Leurs prévisions concernent le nombre quotidien de cas de Covid-19, d'hospitalisations et de décès, les besoins en lits de réanimation par région, et la date à laquelle les limites maximales des capacités en réanimation seront atteintes.
Ils ont calculé qu'au niveau national, le nombre total de cas infectés irait de 22.872 dans le meilleur scénario (R0=1,5) à 161.832 dans le pire scénario (R0=3). Le nombre total de décès varierait alors de 1.021 à 11.032.
Leurs projections concernant la date à laquelle les capacités de réanimation dans les différentes régions seront saturées, selon des simulations sur la période du 10 mars au 14 avril, montrent que dans tous les scénarios, la Corse serait la première à arriver à saturation, au 28 mars dans le meilleur des cas, et au 18 mars (ce mercredi) dans le pire. Elle serait la seule région touchée par la saturation dans le meilleur des scénarios.
Avec le scénario intermédiaire (R0 = 2,25) et le scénario extrême (R0=3), seraient ensuite touchées par la saturation, dans l'ordre, Grand Est (au 28 mars ou au 22 mars, respectivement), Bourgogne-Franche-Comté (1er avril ou 24 mars), Bretagne (6 avril ou 27 mars), Hauts-de-France (7 avril ou 28 mars), Auvergne-Rhône-Alpes (10 avril ou 30 mars), Ile-de-France (14 avril ou 1er avril).
Les autres régions ne seraient pas touchées dans le scénario intermédiaire. Dans le pire scénario, Paca serait touchée le 5 avril, la Normandie le 8 avril, les Pays de la Loire le 8 également, la Nouvelle-Aquitaine et l'Occitanie le 9 avril, et le Centre-Val de Loire le 12 avril.
Le Pr Eric Maury, président de la Société de réanimation de langue française (SRLF), a alerté dans une interview au Figaro publiée mercredi de la situation "dramatique" dans le Grand Est, où les capacités d'accueil en réanimation semblent déjà avoir atteint leurs limites, des patients étant transférés vers d'autres régions, et de la saturation de certains centres déjà à Paris, rappelle-t-on (cf dépêche du 18/03/2020 à 12:20).
Les projections concernant les nombres de cas dans les différentes régions, estimés entre le 10 mars et le 14 avril, suggèrent là encore que le Grand Est serait la région la plus touchée, avec jusqu'à 42.000 personnes infectées, 10.000 cas sévères et plus de 2.800 décès, dans le pire des scénarios. L'Ile-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes seraient les 2e et 3e régions les plus touchées, comptabilisant alors jusqu'à 2.000 et 1.300 décès, respectivement.
Avec le scénario intermédiaire et le scénario le moins grave, les nombres de cas et de décès représenteraient respectivement 30% et 10% de ces chiffres.

Entre 2.500 et 25.000 patients devraient être admis en réanimation

Selon les auteurs, entre 2.500 et 25.000 patients nécessiteraient une hospitalisation en réanimation sur la période étudiée, et entre 1.800 et 18.000 devraient avoir recours à la ventilation artificielle.
Ils ont estimé les besoins en lits de réanimation et en lits de réanimation équipés en respirateurs au 14 avril selon les différents scénarios. Ils notent d'importantes variations entre le scénario léger et le scénario le plus lourd.
"Le scénario intermédiaire montre généralement des estimations très proches ou supérieures aux limites des capacités de réanimation, ce qui restreindra les possibles coopérations interrégionales ou les transferts de patients", préviennent-ils.
En Ile-de-France par exemple, les besoins en lits de réanimation et lits de réanimation équipés en respirateurs seraient de 305/217 dans le scénario léger, 1.205/857 dans le scénario intermédiaire et 4.260/3.029 dans le pire scénario, alors que les capacités totales de réanimation actuelles sont de 1.147 lits.

(Si l'infographie ne s'affiche pas correctement, voir le tableau de données ici)
"Nous avons trouvé ici que les capacités de réanimation seraient rapidement dépassées dans plusieurs régions de France, même dans les scénarios optimistes. L'incapacité à fournir un traitement adapté aux patients critiques pourrait encore augmenter la déjà lourde liste des décès liés à l'épidémie", commentent les auteurs.
Ils soulignent que les dernières mesures de confinement prises par le gouvernement après le passage au stade 3 de l'épidémie n'ont pas été prises en compte dans leurs calculs, "mais leur impact a été évalué indirectement en modifiant la valeur du taux de reproduction (R0)".
"Bien que des mesures drastiques de distanciation sociale puissent tempérer nos résultats, une réorganisation massive permettant une expansion des capacités de réanimation en France semble nécessaire pour gérer la prochaine vague de patients affectés par le COVID-19", concluent-ils.

La Société européenne d'anesthésie déplore les fermetures de lits des années passées

Le président de l’European Society of Anaesthesiology (ESA), le Pr Kai Zacharowski de l’hôpital universitaire de Francfort (Allemagne), a par ailleurs dénoncé, dans un communiqué lundi, les coupes de lits de réanimation et le manque de coordination entre gouvernements, responsables selon lui de l’impréparation de l’Europe à combattre la pandémie de Covid-19.
"Au cours de la dernière décennie, en Europe, nous avons réduit le nombre de lits d’hospitalisation, dont les lits de réanimation. Et maintenant nous réalisons que nous n’en avons pas assez. Si nous avions organisé et distribué les équipements au bon moment, les pays auraient pu être capables d’éviter la situation en Italie. Mais désormais, il y a eu une ruée pour commander des équipements tels que des respirateurs, que les firmes ont du mal à fournir en raison de l’interruption de la production de pièces en Chine", déclare-t-il.
Il ajoute que le congrès de l’ESA, qui devait se tenir du 30 mai au 1er juin à Barcelone, est reporté à plus tard en raison de la pression subie par la profession en cette période d’épidémie.
cd-af/nc/APMnews

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