dépêche

 - 

Ile-de-France: les hôpitaux affrontent la saturation des capacités en réanimation

(Par Maryannick LE BRIS et Caroline BESNIER)
PARIS, 27 mars 2020 (APMnews) - Les capacités en réanimation approchent de la saturation en cette fin de semaine en Ile-de-France, selon les informations de l'agence régionale de santé (ARS), et plusieurs hôpitaux n'ont déjà plus de lits, confirment plusieurs témoignages rapportés à APMnews.
L'ARS Ile-de-France faisait état jeudi soir auprès d'APMnews d'une capacité de 1.500 lits en réanimation pour les patients atteints de Covid+. Alors que les établissements franciliens disposent "en routine" d'environ 1.200 lits en réanimation, l'agence évoque désormais le chiffre de "2.000 lits activables", ce qui repose aussi sur la capacité à mobiliser le personnel nécessaire.
"A l'heure où je vous parle, on a plus de 1.300 patients qui sont en réanimation en Ile-de-France et nous avons encore des capacités d'un peu moins de 200 lits disponibles, c'est-à-dire qu'à la vitesse où on va, [cela signifie] un peu plus d'une journée", de visibilité, a déclaré Aurélien Rousseau, directeur général de l'ARS, vendredi matin à l'antenne de BFMTV.
"Mais dès aujourd'hui, nous allons ouvrir plusieurs centaines de lits complémentaires", a-t-il ajouté. "Cela repose sur une mobilisation exceptionnelle des hôpitaux publics, privés, et privés non lucratifs et surtout une mobilisation exceptionnelle des soignants", a-t-il poursuivi.
"Le risque individuel de décès est faible, mais une grande proportion de la population est touchée et donc comme on compte environ 5% de patients qui nécessitent [une] réanimation, le nombre de patients qui arrivent en réanimation est considérable, et le risque, c’est que ça dépasse les capacités", a alerté le Pr Bruno Riou, directeur médical de crise à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), vendredi matin sur France Inter.
La mobilisation des hôpitaux et cliniques "est exceptionnelle, mais elle risque de ne pas suffire", a-t-il prévenu, appelant à envisager des transferts en dehors de la région, pilotés au niveau national.
Interrogé jeudi après-midi par APMnews, le Dr Frédéric Adnet, chef de service du Samu de Seine-Saint-Denis et des urgences de l'hôpital Avicenne (Bobigny), a rapporté avoir déjà transféré quelques patients, dans d'autres hôpitaux de l'AP-HP, à l'hôpital d'instruction des armées Bégin (Saint-Mandé, Val-de-Marne), à l'Institut mutualiste Montsouris (Paris), mais aussi à Rouen.
Interrogée sur ces transferts hors de la région, l'ARS a précisé à APMnews qu'il pouvait exister pour l'heure des opérations entre établissements, mais qu'une organisation plus générale relèverait de "la régulation nationale". Sur ce sujet, Aurélien Rousseau a dit sur BFMTV "ne fermer aucune porte". Mais "notre bataille, c'est qu'on aille au bout des capacités de la région Ile-de-France", a-t-il fait valoir.
"On a complètement réorganisé l'hôpital. Ici, on a trois étages et demi consacrés à des lits pour des patients Covid+, ce qui correspond à 130 lits", sur un hôpital de 500 lits, a expliqué à APMnews le Dr Frédéric Adnet. "On est passé de 16 lits de réanimation à 48", dont 16 lits sont disponibles pour des patients non Covid.
"De plus en plus de personnes arrivent pour des formes graves, aujourd'hui, on doit en être à la quatrième ou cinquième intubation", a-t-il témoigné. "Nos lits sont pleins. On a une demande de lits de réanimation supérieure à nos possibilités actuelles, car ces patients nécessitent environ 15 jours de ventilation", ce qui fait que le nombre d'entrées dépasse celui des sorties.
"On transfère 4 à 5 patients par jour vers d'autres hôpitaux", a-t-il poursuivi. "J'ai une visibilité à deux ou trois jours. Je crains la semaine prochaine", s'est-il alarmé, tout en estimant qu'"aujourd'hui, on tient encore".
Betrand Martin, directeur de l'hôpital d'Argenteuil (Val-d'Oise), a expliqué que la capacité de l'établissement est passée de 12 lits de réanimation autorisés à 30 lits, en réorganisant les unités de surveillance continue et l'unité de soins intensifs de cardiologie.
"Depuis deux jours, on réorganise la salle de réveil", sachant que l'activité chirurgicale a été réduite du fait de la déprogrammation des interventions non urgentes, "avec l'objectif de monter en charge jusqu'à 8 postes de réanimation" supplémentaires d'ici le début de la semaine prochaine.
"On accepte des patients d'autres hôpitaux, mais on en refuse plus qu'on en accepte", a pointé Bertrand Martin. "On en prend tous les jours, du territoire, et depuis hier beaucoup des hôpitaux de Paris et de banlieue de l'AP-HP."
"Sans l'adéquation selon laquelle 5 lits d'hospitalisation Covid génèrent le besoin d'un lit de réanimation, vous êtes contraints de placer des patients en réanimation ailleurs", a-t-il chiffré, soulignant que 120 patients malades du Covid-19 sont actuellement hospitalisés au CH d'Argenteuil.
"Nous faisons tout pour y arriver sans nous mettre dans une situation de surrisque", a-t-il pointé. Du point de vue du personnel, "aujourd'hui on y arrive, mais faire plus, plus longtemps…" risque de s'avérer difficile. Pour l'heure, l'hôpital mobilise les effectifs en interne et fait appel au remplacement. L'appel aux renforts lancé par l'ARS "ne se traduit pas encore par des arrivées", a-t-il relevé.

Transferts de patients

Secrétaire général du SNMH-FO, Olivier Varnet, neurologue, est désormais affecté dans une unité Covid-19 au CH de Gonesse (Val-d'Oise). "On a d'énormes difficultés pour que les malades puissent accéder à la réanimation", a-t-il témoigné. Lundi, "un malade a été transféré à la Fondation Rothschild [Paris] et hier, un autre a été transféré à Rouen".
Anesthésiste réanimateur et secrétaire général du SNPHAR-E, Eric Le Bihan témoigne de la situation à l'hôpital Beaujon (AP-HP), où il travaille dans une unité accueillant des patients non atteints de Covid-19.
"Ont été créés au départ 9 lits Covid à la place de l'unité de soins continus, ensuite l'une des deux unités de réanimation a été transformée en unité de réanimation Covid", a-t-il relaté.
"On a réussi pour l'instant à préserver 16 lits pour les patients habituels, mais on n'est pas encore au pic épidémique", s'est-il inquiété. L'hôpital Beaujon "est un centre de référence pour les transplantations hépatiques, les polytraumatisés, donc il faut que l'on garde des capacités pour nos patients habituels".
Olivier Youinou, cosecrétaire général de SUD Santé à l'AP-HP et infirmier anesthésiste, a "repris du service", comme "plusieurs collègues qui étaient détachés". Il est affecté dans une unité de réanimation qui n'accueille pas de patients atteint du Covid-19.
"Hier soir [mercredi], quand j'ai quitté le service, sur deux zones Covid+ dédiées, une était pleine et dans l'autre il restait 4 places", a-t-il rapporté, évoquant néanmoins "les situations hétérogènes sur l'ensemble de l'AP-HP".
"La première chose qui remonte est la crainte des soignants, vis-à-vis de ce virus que l'on ne maîtrise pas et qui va au-delà de ce qu'on avait envisagé dans sa propagation et les personnes touchées de formes graves", a exposé Olivier Youinou.
L'inquiétude est d'autant plus forte que l'on "n'a pas le matériel pour se protéger", a-t-il considéré. "On n'a pas de masques FFP2, limités aux gestes à risque, c'est-à-dire l'intubation, l'extubation, tout ce qui peut nous rapprocher des voies aériennes supérieures du patient Covid+."
Dans ce contexte, "les soignants sont mitigés à répondre aux appels aux renforts". De fait, "on n'est pas suffisamment nombreux et on n'est pas encore au pic, annoncé pour début avril. Les collègues font plus de 50 heures par semaine, pour certains sur 7 jours d'affilée", a-t-il constaté.
Du côté des cliniques, "tous nos établissements d’Ile-de-France sont passés en 2e ligne dans le courant de la semaine dernière", a indiqué Ramsay Santé à APMnews. "A cette heure, 35 de nos hôpitaux en France accueillent des patients Covid, dont 15 en Ile-de-France".
mlb-cb/nc/APMnews

[MLB3Q7T26I]

A lire aussi