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Covid-19: beaucoup d'adaptations et moins de consultations pour les médecins libéraux

(Par Aurélie FRANC et Jean-Yves PAILLÉ)
PARIS, 27 mai 2020 (APMnews) - Des médecins libéraux, interviewés depuis mi-mai, ont expliqué avoir modifié fortement l'accueil de leurs patients afin de limiter la propagation du Covid-19 et ont souligné l'impact de ces mesures sur leur activité de consultation.
Tous les médecins contactés par APMnews ont expliqué avoir été obligés d'allonger le temps par consultation pour chaque patient. Cela est lié à deux facteurs: le temps de nettoyage entre deux patients et le temps nécessaire pour éviter que ces derniers ne se croisent (cf dépêche du 14/05/2020 à 18:46).
"Hier, j'ai commencé à 8h30 le matin et j'ai fini à 22 heures", a illustré mi-mai Florence Courtalhac, médecin généraliste à Lacroix-Saint-Ouen (Oise), et "j'aurais fini moins tard si je n'avais pas eu les phases de désinfection entre chaque patient", a-t-elle assuré.
Agnès Laville, médecin généraliste et présidente de la communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) de l'Ozon (métropole de Lyon), a, elle, actuellement, "une activité quasi normale", sauf que, pour cela, elle a "augmenté [s]es plages de consultation en temps horaire" (un patient toutes les 30 minutes contre toutes les 20 minutes habituellement).
Le Dr Guillaume Darmaillacq, médecin généraliste, installé dans un cabinet avec quatre autres généralistes dans la maison de santé pluriprofessionnelle d'Amou (Landes), a quant à lui noté une baisse d'activité de 50% les 2-3 premières semaines du confinement. Il a souligné que "les cas suspects prennent plus de temps" en consultation, par exemple avec "l'interrogatoire pour rechercher les cas contacts, les explications des mesures de confinement en attendant les résultats des tests". Toutefois, l'activité de la maison de santé "a repris progressivement" dans une zone "peu touchée" par le Covid-19, et atteint désormais les 80%.
"Parce qu'on voit moins de patients par journée", "je crains qu'[on] augmente les délais de consultations", a expliqué Cyril Bergoin, pneumologue dans un cabinet avec deux autres professionnels à Tourcoing (Nord), qui a estimé que ces derniers "sont déjà longs en médecine spécialisée". Il se pourrait qu’"on passe d'un délai d'un mois et demi à un délai de deux mois ou deux mois et demi", a calculé le médecin.
Outre cette augmentation des délais de consultation, il a pointé "le surcoût" de cet allongement. "On baisse nos revenus" tandis que "sur les locaux et le matériel, on a des consommables qu'on n'avait pas" avant la crise (équipement de protection, etc.), a-t-il expliqué. "L'après-Covid, pour l'instant, c'est une baisse d'activité" et "des coûts plus importants".
Actuellement, "le délai de consultation n'est pas trop long, mais cela va peut-être poser un problème" plus tard, a estimé Agnès Laville. Elle aussi a pointé ces coûts de fonctionnement plus élevés pour "moins de patients vus dans la journée".
Pour elle, "c'est là qu'on voit les limites du paiement à l'acte" car "au final, on a plus travaillé en temps horaire" pendant la crise que d'habitude et, pourtant, "on a quand même eu des baisses d'activité". La praticienne serait "plutôt pour augmenter la part des forfaits dans notre rémunération". "Dans des crises comme celle-là, cela permet aux médecins de continuer à travailler" et de ne pas se préoccuper "de leur perte d'activité", a-t-elle expliqué.

Réorganisation des cabinets

Depuis le début de la crise du coronavirus, les cabinets se sont transformés pour accueillir les patients, qu'ils soient suspectés d'être infectés au Covid-19 ou non. Centres Covid, mise en place d'un parcours spécifique aux patients Covid dans le cabinet ou encore déplacement de la salle d'attente sur le parking... de nombreuses solutions ont été mises en place par les médecins de ville.
Dans certains territoires, des dispensaires Covid, également appelés centres ambulatoire Covid, ont été installés (cf dépêche du 07/04/2020 à 16:36). Dans la salle des fêtes de la mairie de Corbas (métropole de Lyon), un tel dispositif est en place depuis le 2 avril. Aujourd'hui, son avenir est en débat, a expliqué Agnès Laville. Après le 1er juin, on va "peut-être passer sur un système de permanence téléphonique et d'astreintes des médecins sur les jours de semaine".
D'autres médecins libéraux ont réorganisé leur cabinet ou ouvert de nouvelles salles d'attente. Ainsi, chez Eric Sury, qui travaille dans un cabinet (deux médecins généralistes, deux podologues, deux dentistes et une infirmière) à Chauvigny (Vienne), il y a désormais "une salle d'attente et une salle d'examen pour les personnes suspectées d'infection" et deux autres pièces "pour les patients à pathologies habituelles". Chez Cyril Bergoin, un "quatrième bureau" et deux salles d'attente supplémentaires ont été ouvertes.
Chez le Dr Guillaume Darmaillacq, outre la création de deux parcours séparés pour les patients, un des cinq médecins se consacre désormais aux patients suspectés de Covid-19.
Certains médecins font attendre leurs patients dans la voiture, sur le parking, pour éviter de se croiser. Ainsi, Françoise Courtalhac explique avoir "de la chance d'être dans une rue assez vaste, avec des stationnements". De ce fait, "les patients ne viennent plus dans la salle d'attente", mais "on vient les chercher" directement dans leur voiture quand leur tour arrive.
Idem pour le Dr Frédéric Busson, rhumatologue, âgé de 65 ans, qui, avec ses deux autres collègues du cabinet à Morlaix, dans le Finistère, a fermé la salle d'attente au profit du parking.
Micheline Paret, elle, a adopté le mode de fonctionnement de certains "laboratoires de biologie". Radiologue et exerçant dans un cabinet groupe avec quatre autres spécialistes de radiologie à Lyon, ses patients avaient pour habitude d'attendre dans une salle en attendant leurs résultats. Désormais, ils sont invités à rentrer chez eux avec les photos imprimées et l'interprétation leur est ensuite envoyée par mail. "Finalement les gens sont assez contents de partir."
Selon Agnès Laville, "on est sans cesse à revoir son mode de fonctionnement, donc c'est fatiguant". Même constat chez Florence Coutarlhac: "Il faut réapprendre à faire de la médecine en fonction de notre environnement qui est différent, et quasiment mouvant tous les jours."

Les demandes d'indemnisation effectuées

Chaque médecin contacté avait déjà fait, ou prévoyait de faire une demande pour bénéficier d'indemnités mises en place par la Caisse nationale de l'assurance maladie (Cnam). Elles visent à permettre aux médecins de faire face à leurs charges fixes (cf dépêche du 04/05/2020 à 13:41 et dépêche du 29/04/2020 à 17:22).
Pour Cyril Bergoin, "la demande est faite" et le montant touché devrait être de l'ordre de 20% de son chiffre d'affaires. Selon lui, cela ne suffira "pas du tout" à payer ses charges. "Je suis pas trop dans les considérations financières", a-t-il expliqué. "Je suis parti du principe que je serai en perte sèche pendant deux mois" et l'idée est plutôt de savoir "comment on va amortir ça sur les mois à venir".
Le Dr Eric Sury a de son côté souligné que "les suspensions de charges" et la demande d'aides auprès de l'assurance maladie, avec une réponse favorable et un versement rapide, ont permis au cabinet de tenir.
La demande d'aide à la Cnam pour la baisse d'activité a représenté "une démarche accessible et simple pour les médecins" qui a permis de "compenser les frais de fonctionnement", s'est félicité le Dr Guillaume Darmaillacq.
Médecin généraliste, Agnès Laville a assuré ne pas avoir "une grosse perte d'activité", dans la mesure où elle a continué de travailler, que ce soit au cabinet, au centre Covid ou pour la permanence des soins. "J'ai plus travaillé pour gagner finalement un peu moins, mais dans les honoraires globaux, cela ne se traduit pas par une grosse perte pour moi", résume-t-elle.
Dans son centre Covid (cf dépêche du 03/04/2020 à 10:41), les médecins et infirmiers sont rémunérés à "l'acte classique", et pour les deux mois du fonctionnement de ce dispensaire, la CPTS doit "recevoir une enveloppe de fonctionnement 20.000 euros" du fonds d'intervention régional (FIR, géré par l'agence régionale de santé). Cela servira "à indemniser" tous les professionnels qui ont participé à la mise en place et au fonctionnement du dispensaire car "au début, l'ouverture a reposé sur la bonne volonté de tout le monde", s'est souvenue la généraliste.
Les médecins contactés ont également fait part à APMnews de situations particulières. Micheline Paret est, par exemple, tombée malade du Covid-19 le 19 mars. Concernant les indemnités journalières pour les médecins frappés par le virus (cf dépêche du 20/03/2020 à 18:42), elle déclare avoir "envoyé [son dossier]" début avril, soit juste à la fin de sa maladie, à la Caisse autonome de retraite des médecins de France (Carmf). "Je n'ai toujours pas de nouvelles", avait-elle déploré lors de l'interview.
Le Dr Frédéric Busson, qui a dû stopper son activité durant le confinement, a quant à lui déploré des négligences sur le sujet des aides et notamment des problèmes de communication avec la Carmf. Il indiquait ne pas avoir eu de réponse de la caisse de retraite au moment de l'interview.
Pour Cyril Bergoin, "la crise récente nous indique à moi et mes collègues de mon cabinet [deux autres pneumologues] à quel point nous devons penser notre fonctionnement au cabinet de plus en plus comme une entreprise". "On va faire des stocks de tout désormais", a-t-il illustré. De plus, si "on avait de la trésorerie chacun de notre côté", désormais "on va réfléchir avec le comptable à constituer un fond de crise, au cas où".
Par ailleurs, les médecins libéraux interviewés dans cette enquête d'APMnews ont expliqué avoir augmenté, depuis le début de l'épidémie, la part de leurs téléconsultations et avoir facilement adopté la consultation par téléphone (cf dépêche du 27/05/2020 à 13:38).
af-jyp/nc/APMnews

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