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Soins de ville: la "téléphone-consultation" plébiscitée par les médecins

(Par Aurélie FRANC et Jean-Yves PAILLÉ)
PARIS, 27 mai 2020 (APMnews) - Des médecins libéraux, interviewés depuis mi-mai par APMnews, ont expliqué avoir augmenté, depuis le début de l'épidémie du nouveau coronavirus, la part de leurs téléconsultations et avoir facilement adopté la consultation par téléphone, plus facile d'accès, selon eux.
Pour Agnès Laville, médecin généraliste et présidente de la communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) de l'Ozon (métropole de Lyon), après cette crise, "ce qui va changer c'est qu'on va faire plus de téléconsultations". Celle qui estime qu'environ 30% de son activité est désormais de la téléconsultation (contre "très occasionnellement" auparavant), juge que c'est "peut-être bien" de conserver cette pratique. Pour elle, à l'avenir, la pratique ne sera pas aussi courante, "mais on va [en] garder beaucoup".
"Les étudiants, qui souvent consultent peu parce qu'ils n'ont pas de médecin traitant, pourront peut-être garder leur médecin traitant et faire de la téléconsultation avec eux", a-t-elle illustré, estimant que "pour les gens qui sont assez mobiles, ça peut être une solution assez intéressante".
Elle espère pouvoir, "à l'issue de cette crise, [...] garder des téléconsultations par téléphone".
Un décret, publié fin avril, avait en effet précisé les conditions dérogatoires de prise en charge des actes de téléconsultation effectués par téléphone pour les patients n'ayant pas accès aux technologies numériques et se trouvant dans quatre situations identifiées par les pouvoirs publics, rappelle-t-on (cf dépêche du 23/04/2020 à 11:57).
"Tout ce travail" de consultation par téléphone, avant la crise, "on [le] faisait gratuitement" mais "c'est du travail", a-t-elle relevé. "C'est utile, pour les patients et pour nous, [...] on passe du temps, on met un mot dans le dossier, c'est une vraie consultation, une vraie évaluation."
Elle a également estimé que pour certains patients, par exemple les personnes âgées, "faire une visio[consultation], c'est quand même très compliqué". "Parfois la visio apporte peu, voire apporte plus de complications qu'autre chose", et, pour certains patients, cela peut s'avérer "anxiogène".
Cyril Bergoin, pneumologue, exerçant dans un cabinet avec deux autres pneumologues à Tourcoing (Nord), plaide également pour "la téléphone-consultation": "la téléconsultation en visio c'est très contraignant parce qu'il y a des problèmes techniques à tous les niveaux" et qu'"il y a très peu de gens qui sont bien équipés, avec un bon wifi et le matériel qu'il faut". Alors qu'"au téléphone on va résoudre 99% du problème par rapport à une visio".
Eric Sury, médecin généraliste de 60 ans, à Chauvigny (Vienne), qui exerce depuis 1988 et travaille dans un cabinet de deux médecins généralistes, deux podologues, deux dentistes et une infirmière, a expliqué que la décision de mettre en place des téléconsultations a "surpris" la patientèle qui "ne maîtrise pas toujours la technologie" ad hoc.
Il a salué la mise en place du tiers payant pour la consultation par téléphone, qui "a été une bonne aide à son développement". Le généraliste a toutefois regretté que le réseau rural sur son territoire "ne fonctionne pas toujours bien" que ce soit en téléphonie ou pour l'accès à internet.
Il a noté que l'union régionale des professionnels de santé (URPS) médecins libéraux a mis en place le site "monmédecin.org" qui "permet de réaliser des téléconsultations, en particulier, dans le cadre de la prise en charge du coronavirus". Le site compte plus de 1.100 médecins inscrits.
Rhumatologue à Morlaix, dans le Finistère, le Dr Frédéric Busson, âgé de 65 ans, n'était initialement pas très enclin à la téléconsultation, en raison de sa "spécialité nécessitant souvent la présence physique". Il a néanmoins trouvé "beaucoup d'avantages à ce mode de communication, en particulier la possibilité de voir des gens étant basés plus loin, à 1 heure - 1h30 de route". Pour "le renouvellement de traitements, la consultation peut être un bon moyen, je pense qu'à l'avenir cela va prendre au moins 10 à 20% de mon temps de consultation". Actuellement, il a repris son activité de "manière progressive" avec 2,5 jours de téléconsultation par semaine après le déconfinement, et compte revenir au cabinet début juin.

La relation entre la ville et l'hôpital

Les médecins interrogés ont également évoqué les liens entre l'hôpital et la médecine de ville, notamment durant la période où la population française a été confinée (17 mars-10 mai). Cyril Bergoin a estimé que "la [médecine de] ville, on a vraiment été très en décalage" par rapport à ce "qui se mettait en place sur les milieux hospitaliers" pour accueillir les patients Covid. Pour lui, pendant le confinement, "[s]on rôle aurait été de continuer à prendre en charge des patients non Covid", a expliqué celui dont l'activité, pendant le confinement a décru d'environ 90%.
Agnès Laville a "un peu peur" que cette crise "creuse" les liens entre l'hôpital et la médecine de ville. "On a beaucoup parlé de l'hôpital, on parle du plan pour l'hôpital et on parle pas du tout de la médecine de ville et de tout le travail qui a été fait" alors que "la majorité des patients Covid ont été vus par la médecine de ville", a-t-elle regretté.
"J'ai peur que ça renforce l'hospitalo-centrisme." Selon elle, "on a besoin d'améliorer la coordination ville-hôpital" avec chacun sa place, mais "le but n'est pas que l'hôpital gère tout".
Pour Florence Courtalhac, médecin généraliste à Lacroix-Saint-Ouen (Oise) jointe la semaine dernière et dont le cabinet a été le premier du département à accueillir un patient Covid au début de l'épidémie, "cette coupure entre le monde hospitalier et le monde libéral, je l'ai sentie très exacerbée". Et quelque part, "ça m'a blessée" surtout "quand j'ai vu le nombre de médecins libéraux qui sont décédés" du Covid-19 (cf dépêche du 18/05/2020 à 18:39). "Ce qui faisait mal c'était le manque de reconnaissance [et] ces masques qu'on n'arrivait pas à avoir", a-t-elle déploré.
S'agissant des masques, Cyril Bergoin a souhaité pousser un "coup de gueule", estimant qu'ils ont manqué, notamment les masques FFP2. Selon lui, à son cabinet, ils ne les ont eu qu'"une fois sur deux".
Micheline Paret, radiologue dans un cabinet de groupe à Lyon et qui a été atteinte par le Covid-19, a estimé ne "jamais [avoir] trop manqué [de masques], mais on ne s'est pas protégé assez tôt". Et "ça a été de la débrouille". Difficulté supplémentaire dans son cabinet: certains professionnels travaillant avec elle n'étaient "pas considéré[s] comme personnel soignant", et il a "fallu qu'on partage [les masques] avec notre technicienne [et] notre secrétaire".
"Je pense que comme beaucoup de médecins de ville, je suis très en colère contre le gouvernement", notamment sur "la gestion des masques, des protections, des tests et la façon dont ça a été fait", a-t-elle conclu.
Dans la première partie de cette enquête d'APMnews, les médecins libéraux ont expliqué avoir modifié fortement l'accueil de leurs patients afin de limiter la propagation du Covid-19 et ont souligné l'impact de ces mesures sur leur activité de consultation (cf dépêche du 27/05/2020 à 13:38).
af-jyp/ab-nc/APMnews

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