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"Campagne d'alerte" de la Ligue contre le cancer sur les pénuries de médicaments

PARIS, 20 septembre 2021 (APMnews) - La Ligue contre le cancer a lancé lundi une nouvelle "campagne d'alerte" sur l'impact des pénuries de médicaments, déplorant "l'absence totale de transparence pour les patients" et défendant un rapatriement de la fabrication de principes actifs en France et en Europe, a expliqué à APMnews son vice-président, Jean-Paul Vernant.
La campagne se fonde notamment sur les résultats d'une étude menée en 2019 par la Ligue contre le cancer avec l'institut Ipsos montrant que 74% des professionnels interrogés ont été confrontés à des pénuries de médicaments dans leur carrière, que les trois quarts ont le sentiment d'une aggravation de la situation ces 10 dernières années et d'une perte de chance pour leurs patients, et que la quasi-totalité des patients (94%) expriment un sentiment d'incompréhension, d'inquiétude ou de colère face aux pénuries.
Elle repose sur la diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos et d'une bande dessinée intitulée "Pénuries de médicaments: finissons-en!", réalisée par Anna Lentzner et restituant des témoignages de personnes touchées par ces pénuries dans le domaine du cancer.
La Ligue regrette "le fait que les malades ne sont pas informés", a expliqué Jean-Paul Vernant, notant que les pénuries et tensions d'approvisionnement ont touché ou toucheront à court ou moyen terme "entre 40 et 50" médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (MITM) en oncologie.
Les anciens anticancéreux tombés dans le domaine public, desquels les industriels "se détournent" car "moins rentables économiquement", représentent encore "plus de 80% de la pharmacopée dans le traitement du cancer", a souligné le vice-président de la Ligue. Il a regretté la financiarisation de l'industrie pharmaceutique depuis la fin du XXe siècle, qui a poussé à maximiser la rentabilité des sociétés sous la pression des fonds détenteurs de leur capital.
Selon lui, si les pénuries étaient déjà marquées avant le Covid-19, la pandémie "a aggravé le risque de pénurie" du fait d'une production de principes actifs essentiellement localisée en Chine et en Inde et "grandement ralentie" par la situation sanitaire mondiale.
S'il a salué les mesures mises en place dans le cadre de la feuille 2019-2022 présentée par l'ancienne ministre des solidarités et de la santé, Agnès Buzyn, pour prévenir les pénuries (cf dépêche du 04/07/2019 à 17:20), il reste encore "trois choses urgentes à faire" pour Jean-Paul Vernant.
Il a d'abord cité le "rapatriement de la fabrication des principes actifs" afin d'éviter une trop forte dépendance à des producteurs étrangers.
Il a aussi mentionné le "débat actuel" sur la constitution obligatoire de stocks de MITM par les industriels. Un décret publié fin mars en application de la loi de financement de la sécurité sociale (LFSS) pour 2020, a imposé aux industriels de constituer des stocks de sécurité d'au moins deux mois pour les MITM, prolongeable à quatre mois de couverture des besoins sur décision de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) (cf dépêche du 31/03/2021 à 10:52). "Nous demandions un stock de quatre à six mois, et nous allons nous battre à présent pour que ce soit quatre mois", a déclaré Jean-Paul Vernant.
Exprimant un point de vue "plus personnel", le vice-président de la Ligue s'est dit favorable à la création d'un "établissement français du médicament" qui "organise la production".
Il a regretté sur ce point que la dernière proposition de loi du groupe communiste, républicain, écologiste et citoyen (CRCE) du Sénat visant à créer un "pôle public du médicament", rejetée en décembre 2020 (cf dépêche du 10/12/2020 à 10:48), "mélange à la fois les médicaments tombés dans le domaine public et les innovations thérapeutiques" et parie sur la reprise en main par l'Etat de la fabrication elle-même.
Il a plutôt invité à créer une "structure de gestion qui possèdera les AMM [autorisations de mise sur le marché] et qui passera des partenariats public-privé avec les façonniers pour coordonner la production". Il a cité comme exemple l'organisation à but non lucratif Civica Rx créée en 2018 aux Etats-Unis et réunissant actuellement quelque 900 établissements de santé américains qui agissent comme donneurs d'ordre pour la fabrication de produits génériqués afin de prévenir et de réduire le risque de pénurie.

Un "mystère" pour les patients

La Ligue contre le cancer demande qu'il "y ait une information claire des patients". "La parole des malades est extrêmement difficile à entendre [par les parties prenantes], à comprendre, et ils restent souvent complètement dans le mystère", a témoigné son vice-président, pointant des "incompréhensions".
Certains patients confrontés à ces pénuries choisissent parfois la voie judiciaire, a-t-il noté. Trois familles de patients décédés après avoir été traités par Endoxan* (cyclophosphamide, Baxter), en raison d'une pénurie d'Alkeran* (melphalan, HAC Pharma), ont déposé une plainte avec constitution de partie civile au tribunal de Paris, où une instruction est en cours, a fait savoir l'avocate Martine Verdier à APMnews, précisant des informations révélées dans l'émission Complément d'enquête diffusée sur France 2 le 9 septembre.
Pour ces trois patients atteints de cancer, un protocole BEAC incluant du cyclophosphamide avait été utilisé à la place du protocole standard avec melphalan en raison de tensions d'approvisionnement européennes sur ce composé, commercialisé par Aspen. Une enquête de la Commission européenne a ensuite révélé qu'Aspen aurait pu avoir organisé cette pénurie pour obtenir une augmentation de prix (cf dépêche du 15/07/2020 à 11:11).
La plainte, déposée contre X, vise l'Etat et les laboratoires Aspen et Baxter, a expliqué l'avocate. "On reproche à l'Etat de ne pas avoir fait son travail de contrôle du médicament: ils ont attendu huit mois avant de s'inquiéter du changement de protocole, l'ANSM a donc obligé les établissements hospitaliers à faire des choix", a développé Me Verdier. Parallèlement, une procédure administrative a été lancée au tribunal de Nantes contre l'Etat et les CHU de Nantes et d'Angers, où ont été soignés les patients concernés.
Dans ce contexte, l'objectif de la campagne de mobilisation de la Ligue est de "toucher le grand public" et de militer pour "une vraie transparence", aussi à l'égard des patients, sur les tensions d'approvisionnement, a expliqué Jean-Paul Vernant. Il a jugé que ce manque d'information pouvait être lié au fait que les médecins "souhaitent protéger" leurs patients et "considèrent qu'un traitement alternatif n'est pas un vrai problème, ce qui est souvent une erreur".
Selon le denier rapport d'activité de l'ANSM publié en novembre 2020, la hausse des signalements de risques de tensions et ruptures de stocks de médicaments a atteint un nouveau record en 2019, avec 1.504 signalements, soit un bond de 72% par rapport à 2018, en partie liée aux efforts de signalement demandés aux industriels pour anticiper ces ruptures (cf dépêche du 05/11/2020 à 16:40).
rm-mjl/eh/APMnews

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