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Ouverture du procès des décès suspects de l'Ehpad du CH de Chambéry

(Par Nicolas COCHARD)
CHAMBERY, 9 mai 2017 (APMnews) - Le procès de Ludivine Chambet, aide-soignante accusée d'avoir empoisonné 13 personnes âgées et provoqué la mort de 10 d'entre elles dans une maison de retraite du centre hospitalier (CH) de Chambéry, s'ouvre mardi devant la cour d'assises de la Savoie.
Douze journées d'audiences sont prévues jusqu'au mercredi 24 mai, selon les informations communiquées par cette juridiction. Une vingtaine de témoins et une dizaine d'experts sont attendus à la barre, et une vingtaine de parties civiles sont représentées.
Ludivine Chambet exerçait depuis août 2012 à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) Le Césalet, situé à Jacob-Bellecombette, une commune limitrophe de Chambéry. L'établissement compte 135 places d'hébergement.
Elle a été interpellée le 10 décembre 2013, à la suite d'un signalement du CH au parquet.
Le 27 novembre, une résidente avait été hospitalisée à la suite d'un coma soudain, décédant deux jours plus tard. Durant les mois précédents, l'équipe de l'Ehpad avait observé d'autres comas similaires, restés inexpliqués.
L'hôpital a alors fait réaliser des analyses révélant la présence de psychotropes dans l'organisme de cette personne alors qu'ils ne lui avaient pas été prescrits (cf dépêche du 12/12/2013 à 18:40).
La suspecte, âgée de 30 ans à ce moment, avait reconnu avoir administré de tels produits à des personnes âgées qui n'étaient pas en fin de vie, dans l'intention de les "soulager".
Au moment de sa mise en examen, le 12 décembre 2013, elle était soupçonnée d'avoir tué six résidents de l'Ehpad et tenté de le faire pour trois autres (cf dépêche du 12/12/2013 à 18:40). L'instruction a donc conduit à retenir de nouveaux empoisonnements (cf dépêche du 20/02/2017 à 10:46).
Les 10 décès visés ont eu lieu entre le 23 novembre 2012 et le 29 novembre 2013. Les défunts étaient 6 femmes et 4 hommes âgés de 82 à 96 ans, a-t-on appris de source judiciaire. Elle aurait également empoisonné un homme de 76 ans et deux femmes de 78 et 85 ans sans entraîner leur mort.

Empoisonnement à l'aide de médicaments

Ludivine Chambet a admis durant l'enquête avoir donné des médicaments non prescrits à 11 de ces résidents, sans sollicitation de leur part. Elle réfute deux autres cas qui lui sont reprochés, arguant qu'elle n'était pas intervenue auprès de ces patients, situés à un étage de l'Ehpad où elle n'exerçait pas.
Elle s'est défendue auprès des enquêteurs de toute intention homicide, même si elle a dit savoir que des malaises et décès s'étaient produits après son passage.
L'accusée a indiqué avoir pris ces médicaments sur le chariot du service. A l'Ehpad, les infirmières étaient chargées de la préparation des piluliers et de la distribution des traitements, mais les aides-soignantes étaient habilitées à les administrer en suivant un protocole.
Ludivine Chambet a assuré avoir toujours choisi les mêmes produits: le neuroleptique sédatif Tercian* (cyamémazine, Sanofi), le neuroleptique Loxapac* (loxapine, Eisai) et l'antidépresseur Norset* (mirtazapine, MSD). Elle a dit avoir parfois utilisé le neuroleptique Tiapridal* (tiapride, Sanofi).
Les analyses toxicologiques ont aussi révélé la présence, chez certains patients, de citalopram (antidépresseur) et de rispéridone (neuroleptique) non prescrits.
Les experts ont qualifié certaines concentrations de toxiques. De plus, des molécules retrouvées peuvent entraîner la mort à dose thérapeutique si elles sont administrées conjointement chez des sujets âgés fragiles.
Ludivine Chambet a expliqué qu'elle versait en général une demie-pipette de 10 ou 15 gouttes dans un verre à des patients, après s'être assurée que ses collègues ne pouvaient pas la voir.
Elle a dit l'avoir fait quand des patients n'allaient pas bien ou étaient angoissés. Pour chaque résident visé, les enquêteurs ont relevé une ou plusieurs pertes de conscience qui pourraient s'expliquer par l'ingestion de ces médicaments.

"Comment tuer une personne"

L'expertise de l'ordinateur de l'ex-soignante, dont elle a admis être la seule utilisatrice, a fait apparaître, entre avril et novembre 2013, des recherches sur internet sur les molécules citées, et d'autres plus inquiétantes: "comment faire mourir un homme", "comment tuer une personne", "empoisonner un homme", "quel médicament peut provoquer un arrêt cardiaque", "un coma hypoglycémique" ou "un AVC" (accident vasculaire cérébral).
Ce point est mis en avant par les magistrats instructeurs pour retenir la préméditation. Interrogée durant l'enquête sur ces recherches précises, la suspecte a déclaré n'en avoir aucun souvenir.
Le fait qu'elle soit souvent présente lors des malaises des patients avait fait l'objet de remarques de ses collègues, longtemps mises sur le compte du hasard.
Les membres de l'équipe la décrivaient "comme une bonne professionnelle, investie et consciencieuse même si elle avait un caractère changeant et avait pu montrer une certaine brutalité avec les résidents", selon des éléments du dossier. Cela avait été signalé à la direction, qui l'avait dirigée vers la médecine du travail en décembre 2012.
"Tous savaient qu'elle traversait une période difficile. Elle s'occupait de sa mère gravement malade [d'une leucémie] depuis le printemps 2012. Après son décès, le 27 juin 2013, elle était devenue plus triste et irritable. Elle semblait dépassée par ses émotions, poussant des cris dans les couloirs ou dans les chambres et s'affolant sans raison", ont relevé les magistrats instructeurs.
Durant l'enquête, Ludivine Chambet a évoqué un état second lié à sa propre souffrance dans la période où elle accompagnait sa mère malade. Elle tenait parfois des propos suicidaires et s'était coupée de quelques relations. Elle avait exprimé qu'elle ne supportait plus de voir d'autres personnes souffrir.
Née prématurément, souffrant du syndrome de Beckwith-Wiedemann, pathologie rare associée à des malformations physiques, elle a subi plusieurs interventions chirurgicales. Elle avait consulté plusieurs psychologues et psychiatres pour l'aider à supporter les conséquences de syndrome. Elle a néanmoins dit aux enquêteurs avoir eu une enfance heureuse auprès de ses deux parents.
Selon l'une des expertises psychiatriques menées, elle présente une intelligence normale et ne doit pas être considérée comme atteinte d'un trouble psychique abolissant son discernement et le contrôle de ses actes... ou alors, de façon "très modérée" du fait notamment d'un syndrome dépressif et d'une personnalité "relativement immature".
"Des traits de personnalité perverse lui permettant de laisser ses pulsions violentes s'exprimer sans manifester de honte ni culpabilité" sont rapportés.
L'autre expertise conclut qu'elle ne présente "pas d'état dangereux au sens psychiatrique du terme", et qu'elle est "accessible à une sanction pénale". Une analyse psychologique estime qu'elle présente des "aptitudes à la réinsertion sociale".
L'accusée étant poursuivie pour 13 empoisonnements de personnes vulnérables, elle encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Elle est détenue depuis décembre 2013.
L'établissement n'est pas poursuivi au pénal, mais voit sa responsabilité civile engagée.
nc/gb/APMnews

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