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Un livre dénonce le harcèlement et la mise au placard de médecins dans plusieurs hôpitaux

PARIS, 9 avril 2018 (APMnews) - Un ouvrage, écrit par deux professeurs de médecine, en collaboration avec d'autres, dénonce le harcèlement et la mise au placard de médecins dans plusieurs hôpitaux au cours des dernières années et se montre très à charge pour les directions de ces établissements.
Le livre a comme auteurs le Pr Philippe Halimi, chef du service de radiologie de l'Hôpital européen Georges Pompidou (HEGP, Paris, AP-HP), et le Pr Christian Marescaux, ancien chef de service de neurologie de l'hôpital Hautepierre à Strasbourg, qui relate lui-même sa propre expérience en matière de mise à l'écart (cf dépêche du 03/02/2014 à 19:05 et dépêche du 02/09/2015 à 12:47).
Il a comme point de départ le suicide par défenestration du Pr Jean-Louis Mégnien à l'HEGP, le 17 décembre 2015.
Ce suicide "a mis les projecteurs sur les agissements de maltraitance et de harcèlement moral commis au sein de l'hôpital public", indiquent-ils. "Il a réveillé les consciences. Hélas, depuis ce drame très largement médiatisé, d'autres suicides de personnels de santé surviennent régulièrement, avec une répétition inquiétante. Ca ne peut plus durer!", insistent les auteurs.
Le Pr Halimi, qui a bien connu Jean-Louis Mégnien, relate comment il a vu, avec d'autres soignants, le médecin "décliner" au fur et à mesure de sa mise à l'écart de la chefferie de service et du service lui-même. Le Pr Marescaux, qui est aujourd'hui à la retraite, détaille ses tentatives pour alerter sur les "dysfonctionnements graves" concernant la prise en charge des malades atteints d'un accident vasculaire cérébral (AVC), en particulier les difficultés pour leur faire passer rapidement un examen d'IRM, puis la "campagne d'intimidation, de harcèlement et de calomnie" qu'il a subie.
Suit ensuite un chapitre sur le CHU de Grenoble, intitulé "le mort de trop, le CHU de Grenoble au bord de l'implosion", évoquant notamment le suicide d'un neurochirurgien de 36 ans en novembre 2017, dans son service.
Dans les autres chapitres, des médecins ou anciens médecins de l'hôpital de Melun, du CHU de Limoges, d'un CHU du "sud de la France", du CHU de Besançon, du CHU de Toulouse et du CHU de Nantes témoignent à leur tour de leur "passion brisée" pour avoir dénoncé des dysfonctionnements graves dans des services, ayant des répercussions sur la prise en charge de patients, pour avoir essayé d'éviter des "guerres de clans destructrices" entre responsables médicaux, notamment à l'occasion de la succession d'un chef de service ou d'un chef de pôle. D'autres décrivent leur burn-out sous l'effet de la charge de travail et dans le contexte de la mise en oeuvre de la tarification à l'activité (T2A).
L'ouvrage est ponctué d'une description du portrait-robot du harceleur et de sa victime, le harcelé, écrite par le Pr Bernard Granger, psychiatre et un des fondateurs de l'association Jean-Louis Mégnien.
Il consacre aussi un chapitre aux directeurs d'hôpitaux qui sont coincés "entre le marteau et l'enclume" et dont on exige de mener rapidement des réorganisations et d'obtenir des résultats tangibles.
Il revient sur la mission de médiateur national qui a été confiée à Edouard Couty par l'ancienne ministre de la santé, Marisol Touraine, et par l'actuelle, Agnès Buzyn, en relevant qu'il est "souvent bien seul face au tsunami". Le décret instaurant un dispositif de médiation dans tout le pays est toujours en attente, rappelle-t-on.

Amender la loi HPST

Les deux auteurs achèvent leur ouvrage en avançant 16 propositions "pour lutter contre le harcèlement et la destruction de l'hôpital public".
Tenant la loi Hôpital, patients, santé, territoires (HPST) de 2009 en partie responsable de cette situation, ils demandent son amendement. Ils expliquent que cette loi a entraîné un "déséquilibre" des pouvoirs au sein de l'hôpital, au profit des directeurs, et jugent nécessaire de rééquilibrer les pouvoirs au sein de l'hôpital, entre les organes de direction (directeur, président de CME, chefs de pôles) et "la collectivité hospitalière".
Dans les chapitres détaillant des exemples concrets de harcèlement, de mise à l'écart de médecins ou de burn-out, les directrices des établissements concernés (qui sont citées nominativement) et les directeurs (qui ne sont pas nommés) sont largement mis en cause.
Il est ainsi considéré que "la direction" du CHU de Grenoble "porte une responsabilité dans la mort" du neurochirurgien, faute d'avoir décelé qu'il aurait été en burn-out. "Un management responsable aurait tout fait pour protéger le médecin, en lui imposant par exemple d'en faire moins", écrivent-ils.
Les "conflits" entre médecins "sont plus souvent instrumentalisés, voire attisés, qu'arbitrés et apaisés par certains directeurs d'hôpitaux", est-il écrit au début du chapitre dans lequel une cardiologue-réanimatrice du CHU de Limoges relate sa mise à l'écart. Le CHU de Toulouse est cité comme ayant été "avant l'an 2000", un "laboratoire du harcèlement comme mode de gouvernance dans les hôpitaux".
Les auteurs appellent aussi, dans leurs propositions, à "rendre plus transparent" le fonctionnement des agences régionales de santé (ARS) et du centre national de gestion (CNG). "Le mode de fonctionnement du CNG n'est pas satisfaisant", estiment-ils en relayant les critiques d'une "majorité des praticiens" d'un organisme "laxiste avec les directions".
A travers d'autres propositions, ils appellent à revoir les procédures pour sanctionner réellement et rapidement les auteurs de harcèlement moral et mieux protéger ceux qui dénoncent des faits ou en sont victimes.
Ils réclament aussi la mise en oeuvre d'une "vraie politique de prévention", la création d'une "agence nationale de notation extra-financière des établissements hospitaliers publics" ou encore la création d'un "observatoire national de veille et de prévention de la maltraitance et du harcèlement au sein de l'hôpital public".
Les auteurs ne font en revanche pas de propositions sur l'enseignement prodigué aux futurs médecins pendant leurs études sur le travail en équipe pour éviter notamment des guerres d'égos, ni sur la formation au management des chefs de service ou des chefs de pôle, note-t-on.
Pourtant, cité dans le livre, Edouard Couty juge que de nombreux conflits entre médecins, qui prennent parfois des "proportions incroyables", tiennent à leur "profil psychologique" et au fait que pendant leur formation initiale, la "compétition permanente" qu'il connaissent les contraint d'agir de manière individualiste. Ils n'ont pas non plus d'apprentissage du travail en équipe, relève-t-il.
"Hôpitaux en détresse, patients en danger", Pr Philippe Halimi et Pr Christian Marescaux, Flammarion, 292 pages, 19,9 euros.
san/sl/APMnews

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