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La parité femmes-hommes dans l'industrie pharma progresse, mais le plafond de verre persiste

(Par Marion-Jeanne LEFEBVRE, Raphaël MOREAUX et Nicolas COCHARD)
PARIS, 9 mars 2020 (APMnews) - Les écarts salariaux entre femmes et hommes diminuent dans l'industrie pharmaceutique et les cadres supérieures sont de plus en plus nombreuses, mais les postes de direction restent à 75% occupés par des hommes, qui représentent pourtant seulement 43% du total des salariés du secteur, a constaté APMnews sur la base du rapport annuel 2019 du Leem (Les entreprises du médicament).
Selon ce document, publié en janvier sur le site de l'organisation professionnelle à partir des données de 2018, l'écart ajusté de salaire entre femmes et hommes, calculé en neutralisant l'effet de la structure des emplois, s'est élevé à 2% en 2018, contre 2,7% en 2017. Dans chaque catégorie de salariés, les écarts ont également tendance à s'amenuiser.
La progression des femmes dans la hiérarchie est également visible. Le taux de féminisation continue d'augmenter chez les cadres, entre la catégorie 6 (qui regroupe essentiellement des cadres junior de la promotion médicament et des fonctions support) et la catégorie 9A, qui correspond au premier niveau d'une personne ayant un pouvoir de direction et dans laquelle la parité est quasiment respectée.
L'année 2019 a également vu l'entrée de 3 femmes au sein du bureau du Leem, qui était jusqu'ici entièrement masculin. Le conseil d'administration de l'organisation professionnelle compte pour sa part 20% de femmes, contre 14% il y a un an.
"Il y a une volonté délibérée du président du Leem [Frédéric Collet] de rééquilibrer les instances de l'organisation pour avoir un équilibre des genres plus représentatif", a constaté Philippe Lamoureux, directeur général du Leem, auprès d'APMnews jeudi. Selon lui, il s'agit d'un "sujet d'attention que l'on évoque de plus en plus souvent notamment lorsqu'il y a des fonctions à pourvoir". Il s'agit aussi d'un sujet "abordé dans la commission sociale du Leem regroupant les directeurs des ressources humaines", a-t-il assuré.
Catherine Rives, directrice générale d'UCB, qui a fait son entrée au conseil d'administration et au bureau du Leem en 2019, confirme que cette féminisation progressive de l'organisation professionnelle résulte d’"une volonté du Leem et des personnes concernées".
Elle explique son propre engagement par une volonté de "contribuer au collectif" et de "faire bouger les lignes". "Pour cela, il faut être dans les plus hautes instances", a-t-elle estimé. Elle tenait également à servir de "modèle". "Il faut qu'il y en ait encore plus, et aussi au sein des comex [comités exécutifs]. Il faut servir de rôle modèle et d'accélérateur à toutes les femmes qui ont envie d'occuper ces postes", a-t-elle expliqué, estimant qu'il s'agit pour l'instant d'un mouvement qui ne fait que "démarrer".

Des progrès peu visibles au sommet de la hiérarchie

Ces avancées en matière de parité sont toutefois beaucoup plus ténues aux plus hautes fonctions. Dans les catégories 10 et 11, soit aux fonctions de direction adjointe et de direction, la part de femmes a régressé entre 2017 et 2018. De plus, les rares dirigeantes souffrent d'un écart de salaire avec les hommes plus important que dans les autres catégories.
"Dans le top management, les volontés et actions en faveur de la parité ne se traduisent pas encore dans les chiffres", a reconnu Philippe Lamoureux. "Les politiques mises en oeuvre depuis environ trois ans commencent à produire leurs effets et on espère le voir dans les chiffres 2019-2020", veut croire Pascal Le Guyader, directeur des affaires sociales du Leem.
Le dirigeant affirme également avoir constaté les effets de l'obligation de publier un "index de l'égalité hommes-femmes", entrée en vigueur en mars 2019 pour les entreprises de plus de 1.000 salariés (cf dépêche du 09/04/2019 à 11:06), et en septembre 2019 pour celles de plus de 250 salariés (cf APM MJL1PYE6S). "Cela a vraiment changé les pratiques et poussé les entreprises à prendre des position d'engagement", a-t-il noté.
Catherine Rives, qui était directrice générale de la filiale suisse d'UCB avant de devenir directrice générale France en 2018, se montre moins optimiste sur la propension naturelle de l'industrie à aller vers la parité, s'il n'y a pas d'action "volontariste". Elle a par exemple observé qu'il faut toujours "plus d'expérience à une femme pour pouvoir accéder au poste de directeur général." "Quand je suis revenue en France, on m'a bizarrement proposé beaucoup de postes de directeur de business unit et quelques-uns de directeur général mais, à ces postes, ils cherchaient particulièrement des anciens directeurs généraux, donc souvent des hommes. Le système s'auto-entretient", a-t-elle témoigné.
Selon elle, si l'industrie est majoritairement féminine, il existe en fait des métiers très féminisés, comme ceux de la pharmacovigilance, tandis que d'autres ne le sont que faiblement. "C'est pourquoi j'ai mis en place chez UCB plusieurs initiatives, sur la forme et sur le fond, pour casser les silos entre métiers, créer des liens et des passerelles pour permettre aux femmes d'avoir l'opportunité de s'exprimer, de piloter des chantiers et leur donner l'envie de changer de métier. Cela permet aussi de changer la perception des métiers et notamment de la direction", a-t-elle expliqué.

Faire évoluer la gouvernance du Leem

Deux initiatives sur le sujet sont prévues cette année au niveau de la branche de l'industrie pharmaceutique. "Une première, industrielle, est une campagne de communication sur les métiers accessibles aux femmes que nous allons relayer auprès de nos adhérents", a indiqué Pascal Le Guyader. La deuxième est la renégociation d'un accord de branche sur la santé et la qualité de vie au travail "dans lequel on souhaite aborder la diversité au sens large et notamment celle des hommes et des femmes et voir comment on peut avoir une action d'entreprise via la branche sur ces sujets".
Il n'y a pas de projets spécifiques pour une meilleure représentativité des femmes au Leem. "La réforme statutaire intervenue l'année dernière a permis une redistribution des sièges de président de commission, qui a permis d'y promouvoir des femmes", a mis en avant Philippe Lamoureux. Sur neuf commissions, trois sont présidées par des femmes. L'organisation professionnelle assure également veiller à la mixité "dans toutes les manifestations qu'elle organise". "Mais, pour être honnête, nous n'y parvenons pas toujours", a glissé le directeur général.
Selon Catherine Rives, il faut aller plus loin. "Mon souhait serait d'avoir au Leem un bureau et un conseil d'administration à parité", a-t-elle expliqué, et cela ne se fera pas sans une dose de discrimination positive selon elle. "Je crois à l'affirmative action parce que c'est uniquement comme cela qu'on fera bouger les lignes: la femme qu'on n'arrive pas à mettre dans une instance plus haute est la femme qu'on ne cherche pas", a-t-elle affirmé.
Elle appelle à "faire évoluer encore plus la gouvernance" de l'organisation professionnelle. "Par exemple, instaurer la règle de ne pas rester plus de deux ans, renouvelable, au conseil d'administration, ou élargir le spectre du Leem en faisant entrer des profils de biotech, de start-up... Si l'on veut être un véritable acteur de la santé, on doit représenter la diversité du secteur pharmaceutique", a-t-elle estimé.
Au sein même de l'organisation professionnelle, qui compte sept directeurs et deux directrices, aucune action spécifique n'est prévue pour instaurer plus de parité. "Le comité de direction est stable depuis plusieurs années donc la question ne s'est pas posée", a expliqué Philippe Lamoureux.
Les femmes ne sont pas beaucoup mieux représentées dans les autres instances de l'industrie pharmaceutique. L'Association française pour une automédication responsable (Afipa), le Gemme (Générique même médicament), le LIR (Laboratoires internationaux de recherche), le Syndicat professionnel des industriels sous-traitants de la santé (Spis), le Syndicat national de l'industrie des technologies médicales (Snitem) et l'Association des groupes internationaux pour la pharmacie de recherche (Agipharm), sont toutes présidées par des hommes. Le Gemme et le LIR ont à leur tête des directrices générales, note-t-on.

Des conseils d'administration et comités exécutifs très masculins

Ce manque de parité se retrouve également au niveau international au sein des conseils d'administration et des comités exécutifs des laboratoires pharmaceutiques.
Parmi les 16 plus grands laboratoires mondiaux en chiffres d'affaires, aucun n'atteint la parité dans ses instances de gouvernance. Côté conseils d'administration, GSK et Sanofi sont les seuls à dépasser la part de 40% de femmes, tandis qu'au sein des instances de Pfizer et Teva, moins d'une personne sur cinq est une femme.
Si l'on examine la composition des comités exécutifs, Gilead et Abbott approchent de la parité. Bayer est le seul laboratoire à n'avoir aucune femme à cette instance.
Chez les industriels français examinés par APMnews, c'est-à-dire les membres du G5 santé (hors Théa pour lequel les informations n'étaient pas disponibles en ligne), les conseils d'administration sont en moyenne plus ouverts aux femmes qu'à l'international. Seul Guerbet atteint toutefois la parité avec 10 membres, dont 5 femmes.
Du côté des comités exécutifs, seul celui du Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies (LFB) s'approche de la parité, avec 45,5% de femmes. Les "comex" des autres entreprises françaises comprennent tous moins d'un tiers de dirigeantes. Le groupe Servier ne comptait aucune femme au sein de cette instance jusqu'à la nomination, en 2019, de Siham Imani en tant que vice-présidente exécutive en charge de la stratégie d'entreprise, note-t-on.
(Si les infographies ne s'affichent pas correctement, retrouvez-les à cette adresse: bit.ly/APM-HF-2020)
mjl-rm-nc/APMnews

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