dépêche

 - 

Psychiatrie: le CGLPL désormais "accueilli comme une valeur ajoutée" par les hôpitaux (Adeline Hazan)

(Propos recueillis par Valérie LESPEZ et Aurélie FRANC)
PARIS, 13 juillet 2020 (APMnews) - La Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLP), Adeline Hazan, qui achève jeudi son mandat de six ans, s'est réjouie, lors d'un entretien avec APMnews, que les contrôleurs soient aujourd'hui accueillis par les établissements spécialisés en psychiatrie "comme une valeur ajoutée" qui leur permet d'interroger leurs pratiques.
Adeline Hazan a été nommée contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) en juillet 2014 (cf dépêche du 16/07/2014 à 12:55). Son mandat s'achève jeudi et son successeur n'est pas connu. Il doit être nommé par le président de la République, après avis du Parlement.
Dès son arrivée, Adeline Hazan a affirmé son intérêt pour la psychiatrie (cf dépêche du 09/09/2014 à 15:41) et, pendant son mandat, la totalité des hôpitaux spécialisés ont été visités par les contrôleurs. Les recommandations, en urgence ou non, faites à des établissements et les multiples travaux publiés pendant son mandat sur les soins sans consentement, l'isolement et la contention, notamment, ont largement contribué à modifier les pratiques du secteur, note-t-on.
APMnews: Pourquoi avoir, dès votre arrivée, souhaité faire de la psychiatrie une priorité?
Adeline Hazan - crédits: CGLPL
Adeline Hazan - crédits: CGLPL
Adeline Hazan: Je constatais que la situation des patients hospitalisés sans leur consentement occasionnait beaucoup d'atteintes à leurs droits fondamentaux. Cela avait commencé à être exploré pendant le premier mandat [le mandat du premier CGLPL, Jean-Marie Delarue], mais pas de façon aussi importante que la prison. Surtout, je trouvais que c'était totalement absent du débat public, alors que les questions carcérales l'étaient davantage.
Comment avez-vous été accueilli par le milieu hospitalier?
Le fait que j'en fasse tout de suite une priorité a été accueilli positivement. En revanche, de ce qu'on m'a souvent dit, le milieu psychiatrique voyait, au début du contrôle en 2008, plutôt d'un mauvais oeil le fait que le contrôle général des lieux de privation de libertés ait vraiment une mission, un point de vue, et presque une légitimité, sur la psychiatrie sans consentement. Mais cette méfiance a totalement disparu.
C'est vrai qu'il m'est arrivé de dire des choses très dures sur certains établissements et sur la psychiatrie en général -par exemple, en 2016 lorsque j'ai dit que l'isolement et la contention n'avaient pas fait l'objet de réflexion [cf dépêche du 25/05/2016 à 10:00]-, qui n'ont pas forcément plu. Mais, globalement, je trouve que non seulement on est beaucoup mieux accueilli, mais même, maintenant, on est accueilli comme une valeur ajoutée, c'est-à-dire comme une institution qui va, grâce à son regard extérieur, permettre aux médecins et aux soignants de réinterroger leurs pratiques, ce qu'ils n'ont pas toujours l'occasion de faire, et que tout cela est positif.
Comment était la situation à votre arrivée?
En 2014, la situation était assez grave, avec des conditions de travail très dégradées, certains établissements dégradés également dans leur agencement, parfois des questions d'accès à l'hygiène inadmissibles comme des seaux hygiéniques dans les chambres d'isolement, beaucoup de dysfonctionnements liés à l'insuffisance de moyens. Surtout, ce que je constatais, c'était une banalisation des pratiques d'isolement et de contention, et un peu aussi une banalisation du nombre très important de patients en soins sans consentement.
Je me suis beaucoup exprimée, on a fait plus de visites qu'avant d'établissements de santé mentale, j'ai beaucoup participé aux travaux parlementaires qui ont abouti à la loi de 26 janvier 2016 [cf dépêche du 09/04/2015 à 14:38]. C'était aussi concomitant avec la sortie de notre rapport sur l'isolement et la contention [cf dépêche du 25/05/2016 à 10:00] et également de notre fameuse visite au CPA [centre psychothérapeutique de l'Ain, cf dépêche du 16/03/2016 à 06:00]. J'ai beaucoup soutenu le fait qu'enfin les mesures d'isolement et de contention soient encadrées dans la loi, ce qui était la première fois, et surtout qu'il soit affirmé par le législateur que c'était une mesure de dernier recours, pour un temps limité et une 'décision' et non plus une 'prescription'.
A cette occasion, on a beaucoup discuté avec les médecins.
Quel regard portez-vous aujourd'hui?
Il y a eu une prise de conscience, à l'évidence. Il y a énormément de débats sur ces questions dans le milieu psychiatrique. Même la Haute autorité de santé [HAS] s'est mise sur ces questions [cf dépêche du 20/03/2017 à 04:30, dépêche du 20/03/2017 à 04:31 et dépêche du 20/03/2017 à 04:32]. Il y a une espèce d'émulation, avec une volonté de tout le monde que le nombre de mesures d'isolement et de contention baisse, qu'elles durent moins longtemps, et une réflexion, une inquiétude, sur le fait que le nombre d'hospitalisations sans consentement soit aussi important.
Avez-vous un regret?
J'avais un regret, heureusement corrigé par le Conseil constitutionnel [cf dépêche du 19/06/2020 à 11:58]. Si l'isolement et la contention ne sont plus une prescription mais une décision, cela veut dire qu'il y a un recours possible or la loi n'en parlait pas. Je suis vraiment ravie de la décision du Conseil constitutionnel [cf dépêche du 19/06/2020 à 18:03].
Ce que je trouve toujours dommage, c'est que le nombre d'hospitalisations sans consentement continue à augmenter, et que celui des hospitalisation en péril imminent représente une proportion extrêmement importante [cf dépêche du 02/04/2019 à 14:58].
Les hôpitaux ne sont-ils pas tributaires de décisions qu'ils n'ont pas choisies?
Oui. Mais, parfois, il y a aussi une absence de temps, de moyens, d'effectifs, sans doute, pour aller chercher un tiers. Et c'est plus "facile" de faire une hospitalisation en péril imminent, alors qu'en prenant plus de temps, on pourrait trouver un tiers et faire les choses plus doucement...
Et ce que je regrette, comme l'ensemble des psychiatres, c'est que le mouvement de suppression des lits -on a supprimé deux tiers des lits depuis 30 ans- n'a absolument pas été compensé par une augmentation des moyens en extrahospitalier. C'est une raison qui fait que le nombre d'hospitalisations sans consentement est important; et comme en plus, il y a moins de lits, il y a saturation. Et cette saturation a une conséquence bien pire: on hospitalise en urgence, dans des services d'urgences générales, et cela donne ce que l'on a vu au CHU de Saint-Etienne... [cf dépêche du 01/03/2018 à 06:00]
Vous vous êtes toujours prononcée pour une loi de santé mentale
Ce que je souhaiterais, c'est une loi de santé mentale avec deux affirmations fortes: premièrement, on peut soigner aussi bien, même mieux, en enfermant moins, en hospitalisant moins, avec des moyens extrahospitaliers. Deuxièmement, le respect des droits du patient n'est pas quelque chose en plus, mais fait partie du soin. Percevoir et traiter un patient d'abord comme un sujet de droit avant de le voir comme un objet de soin, c'est thérapeutique, cela fait partie du soin.
En tant que CGLPL, vous êtes censée vous focaliser sur les soins sans consentement et pas sur l'ensemble de la psychiatrie; vous le reproche-t-on?
Non, je n'ai pas l'impression. Et cela me paraît absolument naturel [de réfléchir à l'ensemble du champ psychiatrique] car on ne peut pas connaître le sujet de la psychiatrie sans consentement si on ne regarde pas ce qui existe, ce qui pourrait ou devrait exister autour, puisqu'il y aurait moins d'hospitalisation sans consentement s'il y avait plus d'ambulatoire et d'extrahospitalier. On voit bien, quand on est en mission, dans les discussions avec les partenaires, qu'il y a une corrélation très nette entre l'importance ou l'insuffisance de ces structures, et le niveau important ou moins important du nombre d'hospitalisations sans consentement.
Le fait qu'il y ait des hospitalisations sans consentement induit-il certains comportements ou habitudes dans la psychiatrie en général?
Oui, parce que si on considère que des personnes n'ont pas un consentement libre et éclairé, cela induit d'avantage d'acceptation, par les soignants, de mesures restrictives de libertés. Et vous voyez, ce qui s'est passé pendant le confinement, et notre recommandation en urgence à Moisselles [pour l'établissement public de santé (EPS) Roger-Prévot (Val-d'Oise), cf dépêche du 19/06/2020 à 06:01], est très symptomatique: la directrice et certains médecins nous ont dit que les patients étant atteints de pathologie mentale, ils ne pouvaient pas intégrer les gestes barrières. C'était presque posé comme un postulat.
Mais ils ont su arrêter ces mesures et ont réorganisé les unités Covid de façon à ce que les patients ne soient plus enfermés. Donc, c'était possible.
C'est un bon exemple de la force de frappe que vous avez
Oui. Cela s'est passé exactement de la même façon à Bourg-en-Bresse [au CPA]: quand nous y sommes retournés trois ans après la recommandation en urgence, ce qui avait été constaté comme étant ce qui se faisait de pire était devenu presque ce qu'on avait vu de mieux! [cf dépêche du 14/06/2019 à 15:06]
Tous nous ont dit que [la recommandation] avait été un traumatisme terrible, mais de ce traumatisme est sorti un bien.
Y a-t-il des pratiques que vous avez vu les premières années et que vous ne voyez plus du tout?
Il y a des choses que je vois nettement moins, mais aucune que je ne vois plus du tout. On continue à visiter certains services où il y a trop d'isolement, trop de contentions, où il y a encore des chambres dans des conditions [dégradées], des seaux hygiéniques. Mais, néanmoins, on voit beaucoup moins d'isolement, de contention, les registres sont mieux tenus.
Et l'idée que les patients sont d'abord des sujets de droit plus que des sujets de soins est davantage partagée.
Que reste-t-il à faire pour votre successeur?
Maintenir cette attention à ce secteur, et faire ce qui a été fait pour les prisons: commencer un cycle de deuxièmes visites, ce qui permettra tout le travail de suivi des recommandations. Outre la poursuite des travaux sur l'isolement et le contention et les soins sans consentement -je souhaite toujours qu'il y ait un observatoire de l'isolement et de la contention- et il y a aussi encore tout un chantier à mener sur la dignité du patient.
vl-af/eh/APMnews

[VL9QD906D]

Testez APM NEWS et profitez de l'intégralité de nos dépêches

30 à 50 dépêches par jour sur les sujets du domaine de la santé

50 000 utilisateurs en France

20 journalistes experts en France et 3 bureaux en Europe

A lire aussi