dépêche

 - 

Le risque de suicide associé à la crise sanitaire est "devant nous" (Fondation Jean-Jaurès)

PARIS, 9 novembre 2020 (APMnews) - Il est essentiel que les pouvoirs publics, en particulier les élus locaux, travaillent avec les professionnels de santé et les associations d'usagers pour développer des actions de prévention, dans le cadre d'objectifs nationaux, pour faire face à une "vague de suicides" qui pourrait survenir après la crise de Covid-19, prévient la Fondation Jean-Jaurès.
Le lien entre risque suicidaire et crises économiques et sociales est connu, notamment depuis la crise de 1929, rappelle le Pr Michel Debout du CHU de Saint-Etienne, psychiatre, membre de l'Observatoire national du suicide et membre fondateur de la Fondation Jean-Jaurès, dans une note d'une quinzaine de pages. Mais "toutes les études montrent que les effets suicidaires des crises se font sentir dans un délai de plusieurs mois voire quelques années", écrit-il.
Alors que les Français sont à nouveau confinés actuellement, le Pr Debout déclare attendre "avec impatience le dispositif sanitaire global (médico-psycho-social) qui devrait accompagner le plan de relance pour le million de chômeurs estimés (selon les projections les plus couramment retenues) et les milliers d’artisans-commerçants et dirigeants de PME qui devront déposer leur bilan".
Regrettant une culture de la prévention peu développée en France, il souligne qu'elle "ne peut se mettre en oeuvre que dans la proximité". "C'est donc dans les territoires qu'il faut la penser et l'organiser: dans le cadre d'objectifs nationaux. Il revient aux élus territoriaux, en s'appuyant sur les professionnels et la dynamique associative, de donner à la prévention la place qui doit être la sienne dans la politique de santé."
Pour évaluer l'impact de la crise sanitaire, ainsi que de ses effets économiques et sociaux, sur le risque suicidaire, la Fondation Jean-Jaurès a fait réaliser une enquête en septembre par l'institut Ifop auprès d'un échantillon représentatif de la population française adulte de 2.000 personnes.
Les premiers résultats permettent de mesurer les effets sur les idées suicidaires de la période de confinement entre le 16 mars et le 15 juin, en les comparant notamment à des résultats issus de précédentes enquêtes. Ainsi, dans l'échantillon, 20% des personnes interrogées déclarent avoir déjà envisagé sérieusement de se suicider (contre 20% en 2016, 17% en 2006 et 13% en 2000) et parmi ces dernières, 11% y ont pensé pendant le confinement et 17%, après.
Selon le psychiatre, trois facteurs expliquent un risque suicidaire moins élevé pendant le confinement. La première explication est "la menace diffuse et incertaine liée au virus", qui "a atteint, de façon indifférenciée" tous les Français, quelles que soient leur situation personnelle et leur problématique psycho-relationnelle. "Nous étions tous égaux" face à cette menace "extérieure à nous, provoquant une volonté de survie éliminant en partie les pensées suicidaires pour renforcer les dynamiques de protection collectives", comme ce qui a été décrit en temps de guerre.
Vient ensuite la solidarité, qui s'exprime chaque fois que le groupe lui-même se sent menacé, comme au travers des applaudissements adressés à tous les soignants pendant les soirs du confinement. La troisième explication réside dans la difficulté du passage à l'acte pendant le confinement du fait notamment de l'obligation de résider en permanence avec ses conjoints et ses enfants, ajoute le psychiatre, faisant observer que seuls 22% des personnes interrogées étaient seules durant le premier confinement.
Les résultats montrent également le risque de la reprise des pensées suicidaires à la fin du confinement car 2020 devait être une année de baisse, en raison en particulier d'un inversement de la courbe du chômage en 2018 et des effets plus marqués en 2019. Le fait de retrouver des chiffres similaires à 2016 "est bien le signe que la période de l'après-confinement est une période de fragilisation psycho-sociale à l'origine d'une aggravation des pensées suicidaires", commente le psychiatre.

Un risque suicidaire plus élevé chez les jeunes adultes

Il a également examiné de près les chiffres pour les jeunes chez lesquels le risque suicidaire est globalement plus élevé que l'ensemble de la population. Chez les moins de 35 ans, ils sont 22% à déclarer avoir déjà sérieusement envisagé de se suicider (contre 19% pour les 35 ans et plus), une proportion qui est même de 25% chez les 18-24 ans (chiffre équivalent chez les 50-64 ans toutefois).
En outre, en 2020, parmi ceux qui ont déjà envisagé le suicide, 33% ont déjà fait une tentative alors qu'ils n'étaient que 26% en 2016 (contre respectivement 27% et 22% de l'ensemble des répondants). Cette hausse est "la marque de la gravité de ce risque suicidaire puisque la proportion de ceux qui passent à l'acte atteint un niveau très préoccupant", commente le Pr Debout.
De la même manière, chez les moins de 35 ans, la part de ceux qui déclarent avoir voulu se suicider pendant le confinement est plus élevée que pour l'ensemble de l'échantillon, de 21% (vs 11%) et même de 24% pour les 18-24 ans; cette proportion était encore plus marquée chez les hommes de moins de 35 ans (27%). Depuis la fin du premier confinement, cette proportion atteint 30% des moins de 35 ans (27% pour les 18-24 ans et 32% pour les 25-34 ans) et 43% des hommes de cette tranche d'âge (vs 20% des femmes).
"Pour les jeunes, on peut expliquer cette réalité par la difficulté de se faire soigner ou de poursuivre les soins pendant la période de confinement et dans les semaines qui ont suivi. Il faut souligner aussi les soutiens mis en oeuvre par les associations, très actives dans le champ de la prévention du suicide des jeunes, qui n’ont pas pu agir normalement pendant toute cette période."
En outre, les adultes jeunes sont confrontés à des difficultés d'insertion professionnelle et sociale ainsi que de formation depuis le début de la crise sanitaire. "Il y a là des facteurs de risques certains qui devraient déboucher sur des actions médico-sociales spécifiques", estime le psychiatre.

Risque suicidaire grave chez les artisans-commerçants

Il a également étudié en particulier l'impact de la crise en fonction des catégories professionnelles, en raison de ses conséquences économiques. Ainsi, trois d'entre elles présentent des taux d'intention suicidaire au-dessus de la moyenne de l'échantillon: les dirigeants d’entreprises à 27%, les artisans-commerçants à 25% et les chômeurs à 27%.
Depuis la fin du confinement, alors que 17% de l'échantillon disent avoir envisagé sérieusement le suicide, ils sont 26% chez les artisans-commerçants. Par ailleurs, quand on observe ceux qui ont déjà fait une tentative de suicide parmi ceux qui l'avaient envisagé (soit 20% de l'échantillon), ils sont 42% des artisans-commerçants à avoir été hospitalisés pour une tentative de suicide (contre 26% en 2016 et 27% en moyenne dans l'échantillon).
"Cette proportion représente le taux le plus élevé de notre enquête et donne à voir la gravité particulière de ces situations qui devraient alerter les pouvoirs publics", souligne le Pr Debout.
Dans cette population, la consommation de médicaments est plus importante que la moyenne, avec 11% qui déclarent la prise d'anxiolytiques ou de tranquillisants au cours des 12 derniers mois et autant pour des somnifères ou des hypnotiques (vs 9% et 8% pour la moyenne de l'échantillon), 6% des stabilisants ou régulateurs d'humeur (vs 2%) et 7% des neuroleptiques (vs 2%). De même, ils sont 6% à avoir appelé une association d'aide ou de soutien au cours des 12 derniers mois (vs 3%).
La crise frappe également durement les chômeurs, comme l'ont déjà montré de précédentes études. Le taux de pensées suicidaires est sans surprise élevé puisque 27% déclarent avoir déjà envisagé sérieusement de se suicider (vs 20% dans la population générale), avec un risque de passage à l'acte particulièrement élevé (34% ont fait une tentative de suicide provoquant une hospitalisation vs 27% dans la population générale). Les chômeurs consomment par ailleurs plus d'antidépresseurs que la moyenne (16% vs 10% pour la moyenne de l'échantillon).
Le psychiatre observe que d'autres recherches sont nécessaires, entre équipes de santé publique, équipes hospitalières et syndicats, "pour mieux cerner l'ensemble du contexte où le chômage s'est durablement installé dans le parcours des individus: la réalité familiale et sociale, les conduites addictives présentes, le recours à des instances de soins ou d'accompagnement médico-social". Les médecins généralistes doivent aussi être sensibilisés aux problèmes de santé des chômeurs, en particulier à l'évaluation du risque suicidaire.
ld/ab/APMnews

[LD7QJJ8AC]

Testez APM NEWS et profitez de l'intégralité de nos dépêches

30 à 50 dépêches par jour sur les sujets du domaine de la santé

50 000 utilisateurs en France

20 journalistes experts en France et 3 bureaux en Europe

A lire aussi