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Covid-19: des soignants lyonnais témoignent de leur engagement et… de leur épuisement

(Par Sabine NEULAT-ISARD)
LYON, 17 décembre 2020 (APMnews) - Huit professionnels paramédicaux d'un grand hôpital lyonnais ont raconté à APMnews comment ils avaient vécu la première vague de l'épidémie, puis la deuxième, en détaillant leurs difficultés face à un virus inconnu et qui les a conduits à changer de service, à prendre en charge des patients très lourds, à bouleverser leurs horaires de travail et à achever 2020 en étant particulièrement épuisés moralement et physiquement.
Ces 8 professionnels sont aides-soignants ou infirmiers et travaillent habituellement en médecine, en chirurgie ou rééducation fonctionnelle. Ils ont entre 23 et 50 ans.
"Lors de la première vague, j’étais en poste dans le même service [médecine] et nous avons pris en charge des patients Covid dès le mois de mars", relate une jeune aide-soignante. "Cela a été éprouvant car nous allions vers l’inconnu" et "différent de nos prises en charges habituelles car il fallait limiter les passages en chambre pour réduire le risque de contamination".
Elle souligne aussi la nécessité d'effectuer une "surveillance rapprochée des patients Covid" du fait d'une possible dégradation rapide de leur état de santé.
A l'arrivée de la première vague, "nous n'étions pas préparés" mais "nous avons su nous adapter et nous organiser", renchérit une autre aide-soignante en médecine d'une trentaine d'années. "La première vague a été moins difficile que la seconde", souligne une infirmière, trentenaire également.
A ce moment, les difficultés ont surtout été "le manque de matériel et des informations qui auraient été nécessaires pour prendre en charge au mieux les patients Covid", confirme une troisième aide-soignante d'un service de chirurgie qui a été transformé en service Covid. "Nous avons dû faire appel au système D grâce à de petites mains nous ayant fabriqué des tabliers avec des sacs poubelles et avons bénéficié de dons d'entreprises en masques et en gants", ajoute une autre aide-soignante.
Un infirmier qui a changé de service pour se rendre dans un service "Covid" évoque aussi à ce moment la "peur d'être contaminé et de transmettre le virus à [ses] proches". Lui-même a vu la moitié de son service initial être atteinte au cours de la première vague. Il mentionne également les assistantes maternelles qui "ne veulent plus garder vos enfants car les deux parents sont soignants".
Une aide-soignante en médecine souligne tout de même des points positifs, comme "le travail en binôme" pour faire les soins et rester le moins longtemps possible dans les chambres, "la collaboration étroite avec les médecins qui se montraient plus présents" ainsi que les différents "renforts" venant d'autres services, d'établissements privés ou ceux des étudiants en médecine ou en soins infirmiers.
Mais elle soulève une autre difficulté: l'interdiction des visites aux familles sauf pour les malades en fin de vie, souvent des personnes très âgées, autour de 90 ans.
"Les contacts avec les familles se faisaient par téléphone ou en visio avec une tablette qui a été mise en place dès la première vague", précise une autre professionnelle.
Une soignante évoque aussi le nombre de décès. "Il y a eu plus de décès que d'habitude et les services funéraires nous avaient laissé le 'soin' de placer les défunts dans les housses mortuaires, un geste très difficile psychologiquement. Puis, devant notre difficulté, nous n'avons plus eu à le faire", explique-t-elle.

Une seconde vague pire que la première

La deuxième vague s'est caractérisée par beaucoup plus d'hospitalisations dans le Rhône et le reste de la région Auvergne-Rhône-Alpes, avec aussi des patients "plus graves" et souffrant de pathologies "beaucoup plus complexes", qu'il s'agisse de personnes âgées grabataires ou de patients de la tranche 50-70 ans, témoignent des aides-soignantes.
En Auvergne-Rhône-Alpes, le pic a été atteint le 16 novembre avec 7.125 patients Covid hospitalisés dont 866 en soins critiques. Les Hospices civils de Lyon (HCL) prenaient en charge, à cette date, 790 patients Covid dont 170 en réanimation, 496 en hospitalisation conventionnelle et 124 en soins de suite et de réadaptation (SSR). Ils ont ouvert, au cours de cette période, jusqu'à 277 lits de réanimation contre 139 en période normale (cf dépêche du 17/11/2020 à 18:52).
Pour les personnels, cet afflux a entraîné de nombreux changements dans les plannings, des horaires plus importants avec trois week-ends sur quatre travaillés et des temps de travail passant à 12 heures contre 7h30 ou 8 heures habituellement, ainsi que la réalisation d'une série d'heures supplémentaires. Plusieurs évoquent un manque de personnel et la nécessité pour eux d'aller remplacer des collègues absents et un gros impact sur leur vie privée...
Bien que "nous disposions de plus de matériel, la deuxième vague a été pire que la première car nous avions plus de patients Covid", souligne une aide-soignante dont le service de chirurgie a été transformé pour accueillir ces patients et qui a travaillé dans plusieurs services.
Une autre aide-soignante travaillant habituellement en chirurgie raconte qu'elle a été "mutée" dans un service de réanimation Covid de 10 lits. "Je me suis occupée de patients intubés, sédatés et en cours de réveil" ainsi que des "mobilisations sur le ventre et sur le dos toutes les 16 heures", décrit-elle. Elle précise que "le début a été difficile" mais qu'elle s'est "vite adaptée". "On a eu une dizaine de décès dans mon service."
"Mon service a enregistré 6 décès en novembre" et a dû effectuer "beaucoup de mutations [de patients] en réanimation", raconte une autre, travaillant dans un service de médecine. "Les patients peuvent se dégrader à tout moment, avec une période charnière entre le 5e et le 8e jour où tout peut basculer et où la surveillance doit être accrue", insiste-t-elle.
Une autre professionnelle paramédicale estime que la seconde vague a été "moins compliquée psychologiquement" car le virus était connu. "Toute l'équipe avait déjà attrapé le Covid la première fois donc avait moins cette crainte", souligne-t-elle également. Les professionnels étaient également davantage habitués à porter tous les équipements de protection.

Un épuisement physique et moral

"Malgré tout", elle considère cette vague "difficile" en raison de la fatigue physique. "Nous étions lassés de tous ces efforts qui nous ont été demandés."
Elle exprime à son tour la difficulté de refuser aux patients de voir leur famille. "Nous, les soignants, restions les seuls liens, les seuls contacts humains". "Quel mauvais rôle nous avons eu parfois", déplore-t-elle au sujet des interdictions de visites.
Une infirmière dans un service de médecine se dit "soulagée" de ne plus prendre en charge de patients Covid. "J'étais épuisée physiquement et psychologiquement", révèle-t-elle en avouant qu'elle n'est "pas prête" à faire face à une troisième vague, qu'elle juge toutefois "inévitable".
"J'espère qu'il n'y aura pas de troisième vague car je ne sais pas si le personnel soignant tiendra le coup", s'inquiète une autre aide-soignante qui se dit aussi épuisée "moralement et physiquement".
"J'étais arrivée à un stade où je ne pouvais plus tenir et j'étais prête à aller voir mon médecin traitant afin qu'il me délivre un arrêt de travail", renchérit une de ses collègues.
"On se sent encore investi mais la fatigue, la lassitude sont vraiment présents et j'ai attrapé à mon tour le virus", alerte un infirmier qui s'était porté volontaire pour venir en renfort dans des services en manque de personnels.

Des chèques cadeaux appréciés mais une amertume générale

Des agents indiquent avoir apprécié les 150 euros de chèques cadeaux offerts par leur direction en cette fin d'année. Plusieurs estiment que le passage d'une psychologue dans leur service ne correspond pas forcément au soutien attendu. "Nous voulons plus un soutien de notre hiérarchie afin de nous garder motivés et un échange pluridisciplinaire médico-paramédical sur l'expérience que nous avons vécue", explique l'un d'eux.
S'ils saluent aussi les augmentations de salaire décidées dans le cadre des accords du Ségur de la santé, plusieurs regrettent qu'il ait fallu cette crise sanitaire pour procéder à ces revalorisations et espèrent que leur profession ne retournera pas "dans l'ombre" dès la crise terminée. Un soignant fait part de son "amertume face aux politiques avant Covid et à celles d'aujourd'hui".
Si certains se demandent s'ils parviendront à produire les mêmes efforts en cas de troisième vague, d'autres assurent qu'ils le feront, mais "pour les patients". "C'est notre métier", soulignent deux des personnes interrogées.
Plus de 850 patients Covid décédés aux Hospices civils de Lyon
Interrogé sur le nombre de décès enregistrés parmi les patients Covid hospitalisés aux HCL, le CHU lyonnais a indiqué à APMnews qu'au 14 décembre, ce nombre s’élevait à 859 depuis le début de la crise (intégrant donc les deux vagues). A la même date, il était de 6.033 dans toute la région dont 1.702 dans le Rhône, selon les données publiées sur le site gouvernement.fr.
Mais pour le CHU, ce nombre "doit être relativisé" du fait de la modification de l'activité des établissements, avec l'augmentation du nombre de lits de réanimation notamment. Les décès imputables au Covid "ne peuvent s’ajouter au nombre de décès habituellement constatés" aux HCL, a-t-il précisé.
san/nc/APMnews

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